Hommage à Heath Ledger
(1979-2008)
Je me souviens encore de ce mois de juillet 2000. J’étais alors en vacances, et bien
sûr, comme souvent lorsqu’on est en vacances, on a toujours mille fois mieux à faire que d’aller au cinéma. Sortir entre amis, faire du sport, se laisser dorer au soleil… Pourtant, aucune de ces
activités n’était plus importante à mes yeux, plus grand fan au monde de Mel Gibson que je suis, que d’aller voir son dernier film, The Patriot, réalisé par l’allemand Roland Emmerich.
Après un long moment, alors que mon impatience était à son comble, les lumières de la salle s’éteignirent enfin. Les noms des acteurs se mirent à apparaître un par un pendant la séquence
d’ouverture, et parmi eux, un nom que je n’avais jamais entendu auparavant, celui d’un jeune acteur qui allait par la suite devenir l’un des plus talentueux et des plus prometteurs de sa
génération, Heath Ledger.
Heathcliff Andrew Ledger naît le 4 avril 1979 dans la ville de Perth, en Australie.
C’est encore au lycée qu’il s’essaie au théâtre et découvre son talent pour la comédie. Après ses études, il part s’installer à Sidney car c’était pour lui la ville où les rêves se réalisaient.
Son premier petit rôle, il l’obtient dans un film à petit budget, Blackrock. L’histoire d’un jeune homme qui découvre que son meilleur ami a participé au viol et à l’assassinat d’une
lycéenne, et qui se retrouve déchiré entre deux décisions : tout dire à la police, ou défendre son ami. Il passe ensuite une audition pour une
série télé appelée Sweat qui traite de jeunes espoirs olympiques, et pour laquelle on lui propose deux rôles : celui d’un athlétique nageur, ou d’un cycliste homosexuel. Refusant de
céder à la facilité, désireux de choisir des rôles rares et décalés pour sortir du lot, il choisit d’interpréter l’homosexuel. Pendant les deux années suivantes, il enchaînera de tous petits
rôles, puis viendra s’installer aux Etats-Unis pour y tenter sa chance. Encore une fois, ce sont d’abord de petits rôles inconsistants qui se présenteront d’abord à lui. Jusqu’en 1999, où il se
fera enfin remarquer dans la comédie romantique 10 bonnes raisons de te larguer, aux côtés de Julia Stiles. C’est peu de temps après qu’il crève littéralement l’écran dans The
Patriot, qui se déroule en 1776. Il y interprète le fils de Benjamin Martin, un ancien héros de guerre veuf qui n’aspire plus qu’à une vie paisible avec ses enfants… mais les Anglais en ont
décidés autrement. Heath Ledger rayonne de talent dans ce film de près de 3 heures, et nous laisse sans voie dans la scène où, mortellement blessé, se sentant responsable de la mort récente de
son petit frère, s’excuse auprès de son père interprété par Mel Gibson, avant de mourir lui-même dans ses bras.
Par la suite, Heath Ledger alternera de grand succès et de véritables navets, bien
souvent par choix personnel, refusant toujours de devenir l’un de ces acteurs toujours cantonnés au même type de rôles. Parmi ses plus grands succès, on retiendra Chevalier de Brian
Helgeland, Casanova de Lasse Hallström dans lequel il incarne le célèbre séducteur vénitien du même nom, Les Seigneurs de Dogtown de Catherine Hardwicke, Les Frères
Grimm de Terry Gilliam ou I’m Not There, une biographie du chanteur américain Bob Dylan, de Todd Haynes. Véritable caméléon, sa spécialité est de se fondre dans la peau du
personnage, au point de changer totalement sa voix et son apparence physique et d’adopter un comportement et une gestuelle totalement différents.
La consécration, elle survient en 2006, grâce à son interprétation dans le chef d’œuvre
d’Ang Lee Le Secret de Brokeback Mountain. L’histoire de deux cow-boys mariés à de ravissantes jeunes femmes qui découvrent pourtant leur homosexualité et tombent amoureux. Ce film lui
vaudra une nomination aux Oscars ainsi qu’au BAFTA, sorte de cérémonie des Oscars britannique. C’est aussi un film très particulier pour Ledger, puisque non seulement il partage l’affiche avec
son meilleur ami, l’acteur Jake Gyllenhaal, mais c’est aussi sur ce plateau qu’il s’éprend de l’actrice Michelle Williams, qu’il épousera peu de temps après. Ils auront ensemble une petite fille,
Matilda Rose, dont le parrain sera justement Jake Gyllenhaal.
Puis en 2007, le rôle dont tout le monde dira, y compris lui-même, qu’il s’agit du rôle
de sa vie. La société de production Warner Bros, dans un communiqué officiel, annonce la présence de Heath Ledger au casting de The Dark Knight, la suite du sombre chef d’œuvre
Batman Begins, sorti en 2005, réalisé par Christopher Nolan et avec de très grands acteurs au casting : Christian Bale, Katie Holmes, Michael Caine, Morgan Freeman, Liam Neeson…
Après Jack Nicholson en 1989, l’acteur australien interprètera le pire ennemi de l’Homme Chauve-souris et sans doute le plus célèbre criminel de l’histoire des comic-books, le Joker. Par le
passé, ce personnage a toujours été montré, que ce soit dans les films, les séries télévisées ou les dessins animés, comme un clown criminel qui a perdu l’esprit et qui n’a pas réellement
conscience de ses actes, pensant que la vie est une grosse blague. Mais Batman Begins était différent de tout ce que l’on connaissait jusque là. Il refusait l’évidence de montrer le
Joker dès le premier épisode, et se voulait résolument plus noir et plus réaliste, mettant plus l’accent sur la psychologie du personnage que sur les scènes d’action. The Dark Knight
devait donc continuer dans cette optique et Christopher Nolan voulait d’un Joker comme personne ne l’avait jamais vu. Le cinéaste a donc demandé à Heath Ledger d’inventer un tout nouveau
Joker. Un Joker psychopathe, sociopathe, diabolique, pervers, sadique, cruel à tel point que même les grands criminels le craignent. Ce fut le début de la descente aux enfers pour
Ledger…
Voyant en ce personnage une nouvelle opportunité de sortir du rang, et de signer ici la
prestation de sa vie, l’acteur décide de s’impliquer dans le rôle comme jamais il ne l’avait fait par le passé dans sa carrière. Pour se préparer, il s’enferme pendant plus de cinq semaines dans
une chambre d’hôtel et n’en sort quasiment plus. Jour et nuit, il s’entraîne à modifier sa voix et son rire. Puis il passe tout son temps à dévorer des livres sur les pires choses qui existent
sur la planète : les grands criminels, les guerres, les catastrophes naturelles, les maladies… pour essayer d’en rire. Ledger ne marche plus qu’au café. Rapidement, il avoue avoir de très
gros problèmes de sommeil. Dans ses interviews et autres apparitions publiques, il ne tient plus en place et semble stressé, anxieux, exténué. Par la suite, le tournage du film n’est guère plus
reposant. Ledger est tellement passionné par son métier qu’il passe ses nuits sur le plateau, même lorsqu’il n’a aucune scène à tourner et qu’il pourrait être tranquillement chez lui en train de
dormir. Il n’habite plus le Joker, c’est le Joker qui l’habite. Parfois même, il lui arrive de garder le sinistre maquillage du personnage après le tournage de ses scènes et s’amuse à déambuler
sur le plateau en rollers. Mais tout cela ne pouvait malheureusement pas durer ainsi…
Le 22 janvier 2008, la nouvelle tombe, et les fans de par le monde sont sous le
choc : Heath Ledger a été retrouvé sans vie dans l’après-midi. Il était allongé sur le sol de son appartement à New-York. Près de lui, de puissants somnifères et antidépresseurs, et sur son
bureau, une douzaine d’ordonnances. L’autopsie conclura à une overdose médicamenteuse accidentelle. Le drame fait l’effet d’une bombe dans le milieu du cinéma, et partout, on multiplie les
hommages. Vainqueur du BAFTA du meilleur acteur pour son interprétation dans There Will Be Blood, Daniel Day-Lewis lui dédicace son trophée et parle d’un « acteur unique. Dans
Brokeback Mountain, il était parfait. Et cette scène dans la caravane à la fin du film est ce que j’ai vu de plus émouvant dans ma vie… ». Il confiera à la presse ne jamais avoir
rencontré Heath Ledger. « Mais je le trouvais magnifique. J’ai ce sentiment très fort comme quoi je l’aurais adoré en tant qu’homme. Je
l’admirais énormément » ajoutera-t-il, au bord des larmes. Christian Bale, avec qui il avait tourné dans I’m Not There avant de le retrouver dans The Dark Knight, se dit
« fier d’avoir travaillé avec l’acteur, le collègue, mais encore plus fier et honoré de l’avoir connu en tant qu’ami ». Christopher Nolan se souvient avec émotion du tournage de The
Dark Knight. « Aujourd’hui, je me retrouve tout les jours dans la salle de montage, et je me demande : "Tiens, que penserait-il de cette scène ? Que dirait-il de ce
montage ? De cet effet ?"… Mais il n’est pas là. Je ne reverrais plus jamais ce visage. »
La mort de Heath Ledger n’est pas sans rappeler celle de River Phoenix, survenue le 31
octobre 1993 à l’âge de 23 ans, suite à une overdose de drogues. L’acteur venait d’obtenir un rôle pour un film dans lequel il devait interpréter un jeune drogué, et s’était risqué à y goûter,
espérant y trouver l’inspiration.
Heath Ledger était un acteur comme il en existe peu. Refusant de porter une étiquette
qui le suivrait toute sa carrière, fuyant le conformisme, il a toujours privilégié les rôles inhabituels, voire même uniques. Se fichant totalement de ce que la presse penserait de lui, il
n’avait pas peur d’accepter des rôles pour des films dont il savait déjà qu’ils auraient peu ou pas de succès. Ce qu’il voulait, c’était jouer ce qui lui plaisait. Souvenons-nous toujours de ce
petit génie qui vouait une véritable passion à son métier et qui ne cessait jamais de repousser ses limites, de vouloir toujours créer quelque chose de nouveau.
En plus d’une petite fille, il laisse un film inachevé. Il avait en effet retrouvé le
réalisateur Terry Gilliam pour le tournage de The Imaginarium of Doctor Parnassus mais la vie ne lui a pas laissé le temps de tourner toutes ses scènes. Le dernier film achevé de
l’acteur reste donc The Dark Knight. Un film qui était déjà, avant la mort de l’acteur, l’un des plus attendus de ces dernières années, et qui est à présent devenu mythique avant même sa
sortie en salles. Heath Ledger n’aura malheureusement jamais l’occasion de voir le chef d’oeuvre dont il sera quasiment à lui seul responsable de l’énorme succès. Déjà dans la bande-annonce et
les premiers extraits, il vole la vedette à tous ses partenaires et s’approprie le film à lui tout seul, grâce au rôle du sombre Joker. Un rôle qui aura finalement eu raison de lui.
Une étoile s’est éteinte à Hollywood, et une autre est apparue dans le
ciel.
Tu nous manques, Heath, et tu manques au cinéma…
Merci de nous avoir fait tellement rêver…
Salut l’artiste et le génie…
Heath Ledger (1979-2008)